On reprit notre course. Je jetais sans cesse des coups d'½il furtifs derrière moi mais la fille demeurait...invisible, oui, c'était ça, invisible !
Ecartant une branche, enjambant un gros tronc, je me forçais à penser à autre chose. Il fallait d'abord s'assurer d'être en sécurité.
J'entendis un gémissement. Je me retournais et, à ma plus grande surprise, la fille apparut, assise sur un tas de feuille et se frottant le bras en grimaçant. Apparemment, elle venait de glisser. Sans laisser paraître mon trouble, je tendis la main pour l'aider à se relever.
- Passe devant, ordonnai-je. Et fonce toujours tout droit.
Je ne pouvais pas me permettre de la perdre, et encore moins de me retourner toutes les cinq minutes pour m'assurer qu'elle me suivait. Elle opina et prit la tête de notre étrange duo. Son pantalon était presque en lambeaux et je me rendis compte à cet instant que j'étais torse-nu. Sans chaussures et sans T-shirt, je commençais à avoir froid. D'un geste, j'indiquais à la fille de reprendre la course et nous détalâmes.
Je ne sais combien de temps on courut ainsi. A plusieurs reprises, nous fûmes obligés de nous aplatir au sol, presque enfoncés sous les feuilles mortes en priant pour que l'odeur de la terre masque la notre tandis que des molosses énormes passaient à quelques mètres de nous. On attendait, haletants, et au bout d'un long moment d'immobilité, on se releva prudemment et se précipita vers un autre fourré.
Pour ma part, je tenais assez bien le coup. L'air frais de la nuit me donnait une énergie nouvelle et mon souffle, régulier, ne me manquait pas. Mais la fille ne semblait pas pouvoir tenir la distance. Elle respirait bruyamment, une main sur son point de côté, et gémissait quand d'un geste autoritaire, je la plaquais au sol.
La lune brillait dans le ciel sans étoile. Je commençais à fatiguer et la fille, elle, s'écroula par terre, le souffle précipité, vidée de toute son énergie.
- Relève-toi.
Mais la fille secoua la tête, tentant de reprendre son souffle.
- Je n'en peux plus. Et...on...on ne pourra pas courir...toute la nuit...
Ses paroles avaient l'accent de la vérité. Nous devions faire une pause, sinon nous n'allions pas tenir. J'opinais de la tête et l'aidais à se relever.
Soudain, un craquement de brindille résonna comme un coup de feu.
Levant la main pour imposer le silence à l'adolescente, je scrutais les alentours. Le silence était trop pesant pour être naturel. Je pris la main de la fille et, posant un doigt sur mes lèvres, je l'entraînais quelques mètres plus loin.
- Tu crois qu'ils..., commença la fille.
- Chut !
Mais le bruit ne se répéta plus. Un animal, peut-être. J'haussais les épaules et me tournais vers elle. Même dans l'obscurité, ses yeux bleus brillaient. Je me rappelais soudain la façon dont elle avait disparu et j'eus un mouvement de recul. Elle fronça les sourcils mais je secouais la tête. Je devais me reprendre.
- On va dormir sur un arbre, dis-je d'une voix basse, c'est plus prudent. On devrait faire un tour de garde. Je prends le premier.
Elle hocha la tête. Je choisis un arbre aux branches multiples appuis et je suivais la fille du regard. Elle monta avec hésitation, cherchant du regard où mettre les mains mais finit par s'installer sur une grosse branche. Elle s'accrocha avec précaution et immédiatement, ferma les yeux et ne bougea plus.
Je la rejoignis en quelques instants et, pendant qu'elle dormait, je l'observai.
Comment pouvait-elle disparaître de la sorte ? Qu'avait-elle enduré elle aussi dans le Centre ?